Quelle politique handicap pour le FN ?

Le pôle santé et handicap du FN 69 vous propose de redécouvrir cet interview de Marine Le Pen accordé à handicap.fr lors les élections départementales de 2015.

Résumé : Trois partis invités à s’exprimer ; le Front national répond. Interview de Marine Le Pen sur les actions que son parti compte mener en faveur des personnes handicapées.

Par Handicap.fr / Emmanuelle Dal’Secco, le 

Handicap.fr : Le 16 mars 2015, vous avez envoyé une lettre ouverte aux acteurs de la politique du handicap, reprenant toutes leurs grandes revendications. Pour quelle raison vous-adressez-vous à eux aujourd’hui ? Quelles ont été les réactions de leur part ?

Marine Le Pen : Les personnes handicapées sont des bénéficiaires importants de l’action des départements, au travers de l’aide sociale à l’hébergement, de la prestation de compensation du handicap (PCH), de l’accompagnement assuré par les travailleurs sociaux du service social départemental et du rôle des maisons départementales des personnes handicapées (MDPH). J’ai tenu, à l’occasion des élections départementales, à exprimer mon attachement à préserver et développer la politique du handicap, même si celle-ci dépasse largement le rôle des départements puisqu’elle relève de la solidarité nationale. Si je milite pour le maintien des départements, c’est notamment pour garantir la pérennité de l’intervention de proximité de ces collectivités vis-à-vis des personnes handicapées. C’est donc un projet politique global et cohérent où la vitalité des institutions est mise au service des usagers, en particulier des plus fragiles.

H.fr : Les personnes concernées restent sceptiques car le Front national n’a jamais vraiment investi ce domaine et tient des discours (cf Marie-Christine Arnautu) qui peuvent sembler archaïques et compassionnels. Est-il en train de changer de position sur la question du handicap et des politiques sociales ?

MLP : Le programme de gouvernement que le Front national est en train d’élaborer sous ma direction se veut exhaustif, pour tous les aspects de la vie économique et sociale. J’aborde les enjeux de l’intégration des personnes en situation de handicap avec une double ambition, pragmatique : les faire accéder au droit commun autant que possible, développer des réponses spécifiques autant que nécessaire, sans opposer par principe ces deux leviers, qui sont complémentaires. Cette ambition mérite d’être déclinée dans tous les domaines : la scolarisation, l’emploi, le cadre de vie, la compensation des incapacités, les niveaux de ressources… C’est la raison pour laquelle je suis attentive en particulier aux conditions dans lesquelles s’exerce la solidarité nationale pour faciliter l’accès et le maintien dans l’emploi et pour aménager les transports, les services publics, les logements en vue d’une meilleure adaptation aux personnes en situation de handicap. Je n’ai pas une approche compassionnelle ou assistantielle, mais une approche qui se veut équilibrée entre la solidarité, la responsabilisation et la valorisation des réussites. Je sais aussi que l’accompagnement des personnes handicapées a toujours été un laboratoire de l’innovation sociale, que ce soit en termes de pédagogie ou d’accessibilité et que d’autres publics, comme les personnes âgées, peuvent en bénéficier.

H.fr : Comment promettre autant d’aides lorsqu’on nous répète sans cesse que les caisses sont vides ?
MLP : La Lettre ouverte aux acteurs des politiques du handicap propose une méthode de gouvernement et des engagements de principe, qui demanderont à être mis en œuvre de manière progressive, sur la durée de la mandature 2017-2022. Le financement de ces mesures mobilisera les fruits de la relance économique que permettra l’émancipation de la France par rapport au carcan dépressif que lui impose sa participation à l’Union européenne. Il s’appuiera aussi sur les économies que nous tirerons d’une politique vigoureuse de lutte contre les fraudes sociales et que nous redéploierons. Il conviendra également de mettre un terme à de nombreuses gabegies observées au niveau des départements, comme ce scandale national des retraites complémentaires versées à d’anciens conseillers généraux, pour des montants délirants. En 2013 par exemple, le Conseil général des Alpes Maritimes a attribué 490 000 euros de subventions à « l’Amicale Prévoyance » des anciens élus. Vous voyez, des sources d’économies il y en a.

Certaines mesures que les personnes handicapées attendent avec impatience devront être prises dès l’arrivée du Front national aux responsabilités. Je pense tout spécialement aux moyens du réseau des MDPH, dont la sous-administration est très ancienne puisqu’elle remonte au temps des commissions techniques d’orientation et de reclassement professionnel (COTOREP). Ni l’UMP, qui a créé les MDPH en tant que guichet unique à destination des personnes handicapées, ni les socialistes et leurs alliés n’ont su doter ces organismes de la capacité à assumer leurs missions, qui sont centrales puisque ce sont les commissions des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH), au sein des MDPH, qui attribuent l’essentiel des droits et prestations qui leur sont destinés. Restaurer, ou plutôt mettre en place, un service public d’accueil, d’information, de conseil et d’accompagnement des personnes handicapées, qui puisse attribuer rapidement les droits et les prestations que leur situation requiert est à mes yeux l’urgence opérationnelle. Il faudra concilier d’une part la gestion de proximité, en lien étroit avec les départements, et d’autre part la puissance et la fiabilité d’un réseau que l’Etat a vocation à piloter. J’accorderai également une priorité immédiate au développement et à la professionnalisation du métier d’auxiliaire de vie scolaire.

S’agissant de la redéfinition et de la revalorisation des prestations elles-mêmes, j’engagerai ce chantier dans le cadre d’un agenda social pluriannuel après concertation avec les parties prenantes, en particulier le Conseil national consultatif des personnes handicapées (CNCPH).

Pour ce qui est de l’accessibilité, notamment des établissements recevant du public (ERP), je réaffirmerai l’objectif d’une mise aux normes rapides et j’appuierai les investissements en la matière, en privilégiant les opérations qui font appel aux entreprises de BTP françaises, avec des clauses d’insertion sociale notamment pour des travailleurs handicapés, et donc en combinant solidarité nationale et patriotisme économique. Je suis absolument convaincue qu’il faut décloisonner le social et l’économique et ne pas enfermer le social dans une logique d’assistance. La protection sociale est une source d’activité, d’emplois, de revenus et d’émancipation des personnes. Je crois beaucoup à l’idée d’un projet de vie, de donner espoir.

H.fr : Des gouvernements de droite sont à l’origine des grandes lois sur le handicap (1975, 1987 et 2005). Y aurait-il une politique de gauche ou de droite sur un thème qui devrait pourtant être consensuel ?

MLP : J’apporterai, si vous me le permettez, une réponse groupée à ces deux questions intimement liées. Je crois qu’en France, et c’est tout à l’honneur de notre pays, la politique du handicap a su dépasser les clivages partisans et affirmer des droits fondamentaux qui sont au cœur de notre contrat social. Je m’inscris dans cette filiation, en considérant que le primat de l’égalité des droits et des chances, la participation à la vie sociale et la pleine citoyenneté – pour reprendre l’intitulé de la loi du 10 février 2005 – sont essentielles. Les deux grandes lois du 30 juin 1975, celle qui est dédiée aux personnes handicapées et celle qui a organisé les établissements et services médico-sociaux, gardent leur actualité – j’y ajouterai la loi du 2 janvier 2002 qui a rénové le cadre des structures médico-sociales en favorisant une meilleure prise en compte des usagers. Pour sa part, la loi du 10 juillet 1987 en faveur de l’emploi des personnes handicapées a conforté et outillé l’obligation d’emploi, en l’assortissant d’une pénalité financière en cas de non-respect. J’endosse pleinement cet héritage et je ne souhaite nullement que l’action des pouvoirs publics et des entreprises en direction des personnes handicapées soit remise en cause au nom de l’austérité ou de l’ultralibéralisme.

Mais je conteste l’incapacité des dirigeants, de droite comme de gauche, à traduire ces intentions dans la vraie vie des personnes en situation de handicap et à dépasser une vision électoraliste. Ainsi, l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés est aujourd’hui probablement sous-dimensionnée (à la hauteur de 6% de l’effectif) car la proportion de personnes reconnues handicapées a beaucoup augmenté depuis 30 ans (près de 2,5 millions sur une population active de 25 millions). Cette situation permet aux entreprises comme aux administrations d’atteindre facilement leur quota et de s’exonérer largement des pénalités. Elle réduit donc la capacité de financer des aménagements de poste, des formations, de l’accompagnement des personnes handicapées dans le monde du travail. Les deux organismes qui portent ces actions (l’AGEFIPH pour le secteur privé et le FIPHFP pour le secteur public) sont condamnés à moyen terme, par épuisement de leurs ressources. Je relève que ce sujet n’est porté par personne ni à droite, ni à gauche, ni chez les partenaires sociaux alors que ce sont eux qui sont en charge de gérer ces organismes. Je refuse le dépérissement programmé de la politique en faveur de l’emploi des personnes handicapées, qui risque de les condamner à terme à vivre essentiellement de l’aide sociale. J’apporterai des réponses plus précises à ce sujet dans mon programme présidentiel pour 2017.

H.fr : Les personnes handicapées retiennent que Nicolas Sarkozy a augmenté l’AAH de 25 %. L’actuel gouvernement doit-il et, surtout, peut-il aller plus loin ? Le Front national serait-il en mesure de le faire ?

MLP : Pour les personnes handicapées qui perçoivent l’AAH sans exercer d’activité professionnelle, ce qui est la grande majorité, le montant de l’allocation reste faible. Nous nous engageons à la revaloriser, dans une proportion qu’il faudra préciser en fonction des moyens que la politique de relance permettra de dégager. Cette revalorisation devra aller, en tout cas, nettement au-delà de la préservation du pouvoir d’achat.

H.fr : N’est-il pas facile de jeter la pierre au gouvernement socialiste en matière d’accessibilité des lieux publics quand il hérite d’une situation qui a pris un retard considérable ?

MLP : Je n’ignore pas que la mise en œuvre de l’obligation d’accessibilité, dont l’échéance avait été fixée à 2015 par la loi du 10 février 2005, a pris un retard considérable. La récession de 2008-2009, puis la quasi-stagnation depuis 2010 n’ont certes pas aidé à sa réalisation. Mais, disons-le aussi, ce retard est dû aussi au laxisme et à la temporisation de la part de l’Etat, des collectivités locales, des transporteurs, des bailleurs… lorsque l’UMP était au pouvoir, l’accessibilité n’a pas été prise au sérieux et les investissements ont été renvoyés à plus tard. Les socialistes ont en effet hérité d’une situation de blocage mais l’argument du bilan ne tient pas la route alors que nous avons dépassé la moitié du mandat. Faute d’une quelconque ambition et englués dans leur frénésie d’austérité, les socialistes n’ont eu de cesse de saper la démarche de l’accessibilité. Les fameux « agendas d’accessibilité » ne sont pas autre chose que le renoncement organisé de la mise aux normes. Cette démission n’est pas acceptable. Elle amène une véritable relégation de la politique du handicap. Les associations de personnes handicapées et de leurs familles ne s’y sont pas trompées : la conférence nationale du handicap organisée par François Hollande en décembre 2014 a été un événement particulièrement creux.

H.fr : La colère gronde chez les personnes handicapées. Que serez-vous en mesure de proposer si des candidats du FN sont élus dans certains départements pour une meilleure gestion des politiques locales du handicap, et notamment des MDPH (Maisons départementales des personnes handicapées) ?

MLP : Comme je l’ai souligné, la première priorité du Front national sera de garantir le plein accès aux droits et cela passe absolument par la remise à niveau des moyens de fonctionnement des MDPH. Ces organismes dépendent largement des départements, mais ils sont tributaires aussi des personnels que l’Etat veut bien leur accorder et des crédits de fonctionnement que la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) veut bien leur attribuer. Pour ce qui est des départements, partout où ils seront élus, les conseillers départementaux Front national et Rassemblement Bleu Marine s’engageront pour conforter les MDPH par des fonds départementaux et avec des objectifs précis d’amélioration de la qualité de service, en particulier des délais de traitement des demandes de prestations. Les personnes handicapées pourront juger, dans les départements qui seront gouvernés par le Front national, les progrès concrets qui seront réalisés dès les mois qui viennent. Par la suite, dès 2017 si j’accède aux responsabilités nationales, je pourrai amplifier ce mouvement par un meilleur financement et une organisation optimisée du réseau des MDPH.

H.fr : 12 % de personnes handicapées en France (chiffre CNH) : les partis n’ont-ils pas intérêt à accorder plus d’intérêt à cet électorat ?

MLP : Comme les autres Français et sans doute davantage que d’autres, les personnes en situation de handicap méritent considération. Ils sont l’expression de la solidarité nationale et ils aspirent légitimement à une vie économique et sociale pleinement réussie, quelle que soit la nature et l’origine du handicap. A côté des handicaps de naissance, je suis sensible également aux situations d’invalidité ou d’inaptitude provoquées par l’usure professionnelle, par les accidents de la vie et les maladies chroniques. Un enjeu central de faciliter le maintien dans l’emploi pour nos seniors devient crucial, pour leur permettre de terminer leur carrière professionnelle dans de bonnes conditions et accéder à une retraite décente. C’est pourquoi je ne sépare pas la question du handicap par rapport aux enjeux de la santé et de l’emploi. D’une certaine manière, je rejoins le philosophe et économiste indien Amartya Sen qui préconise avant tout de développer les capacités des personnes, les possibilités concrètes de s’épanouir.

H.fr : Souhaitez-vous ajouter autre chose sur ce thème ?

MLP : Le Front national, c’est vrai, a renouvelé son approche de la politique du handicap. Il est prêt à faire ses preuves dans les départements et il se prépare à agir ensuite sur le plan national.