Devoir de mémoire – le génocide des arméniens en 1915

NorbertHPar Norbert HEKIMIAN, conseiller municipal du 6ème arrondissement de LYON

Texte de mon intervention le  13 avril en conseil d’arrondissement. Ce texte est extrait d’un texte plus long que nous publierons ultérieurement

Il y a un siècle, le 13 avril 1915, ils ne le savaient pas, mais leur destin était scellé, ils allaient bientôt mourir. Leur dernier regard sur le monde allait être empli de terreur.
Cette année est marquée par la commémoration du centenaire du génocide des arméniens de l’empire ottoman par les turcs en 1915, le Golgotha des arméniens.
Premier génocide du vingtième siècle qui annonçait d’autres génocides et d’autres massacres, jusqu’à nos jours.
Parler de ce drame est un moment particulier pour nous, français d’origine arménienne : l’histoire se mêle à notre histoire, personnelle et collective. L’année 1915 est pour beaucoup d’entre nous, la fin de notre généalogie et le début de notre nouveau destin.
Ce moment du souvenir est aussi un moment de vérité.
Aussi rendons nous cette année un triple hommage : aux victimes innocentes du génocide, aux survivants qui furent nos grands-parents et à la France qui fut notre salut.
Le génocide est sans doute le point paroxysmique de l’histoire des arméniens, mais il y eu avant une longue histoire dont je dirai seulement quelques mots.
Les arméniens sont un petit peuple d’Anatolie, qui vécut une grande partie de son histoire sous domination et sans Etat, le regard tourné vers le Mont ARARAT.
Premier peuple à se convertir officiellement au christianisme au début de l’an 300 après JC, il est habité par la foi et une très forte identité.
Situé au carrefour des grands empires, les invasions et les dominations ont marqué notre histoire : romains, perses, mongols, arabes, ottomans et autres envahisseurs, et pour finir, après le génocide, 70 ans sous le joug du totalitarisme communiste, régime de terreur s’il en fût, un temps compagnon de route du nazisme. Aussi n’oublions pas que nombre d’arméniens furent déportés par ce régime et disparurent dans l’immensité sibérienne sans laisser de traces. Quelle que fut leur puissance, ces empires ne sont plus. Il n’est demeuré que des peuples dont le peuple arménien. En 1991, le foyer national arménien s’est rallumé, après avoir couvé pendant des siècles.
Le peuple arménien aurait dû disparaître plus d’une fois et pourtant il est toujours là, pour deux raisons qui n’en forment en fait qu’une : son identité et sa foi.
Le génocide de 1915 fut conçu et mis en œuvre par le gouvernement des jeunes turcs du comité union et progrès. Il avait mis au point le processus d’extermination méthodique de la population arménienne, une des communautés de l’empire ottoman: militaires, intellectuels, notables, hommes, jeunes et vieux, femmes et enfants furent assassinés, massacrés, pendus, décapités, égorgés, éventrés, massacrés à l’arme blanche, à la hache, au fusil, déportés, par train, à pied, pour finir par mourir de faim et de soif en grand nombre dans des camps, notamment en Syrie : tout ce que l’homme est capable de pire a été réalisé.
Les premiers massacres qui annonçaient le génocide eurent lieu en 1894/1896 puis en 1909.
Il nous faut citer quelques noms de responsables de ce génocide, les noms du Sultan Abdul Hamid (1894/1896), Enver PACHA, Talaat PACHA.
Mustapha KEMAL a parachevé cette œuvre mortifère en liquidant définitivement en Turquie la question arménienne.
1.5 millions d’arméniens, environ, ont été éliminés, les autres se sont enfuis ou se sont mêlés à la population par conversion forcée à l’islam, mariage forcé ou mise en quasi esclavage. Soit les deux tiers environ de la population arménienne de l’empire Ottoman. A l’échelle de la population française cela représenterait plus de quarante millions de morts.
Nous ne savons pas où, quand et comment nos arrières grands-parents sont morts. Il n’y eu ni sépulture, ni cérémonie. Un siècle plus tard, notre deuil n’est pas achevé.
Le Saint Père, le pape François, a fort justement dit « Cacher ou nier le mal, c’est comme laisser une blessure continuer à saigner sans la panser».
Nous pensons à eux et nous leur rendons avec affection l’hommage qui leur est dû.
Nous attendons de la Turquie et des turcs les mots qui libéreront les âmes tourmentées de nos morts et qui scelleront la réconciliation tant attendue. Peut-être cela prendra du temps voire même n’arrivera jamais eu égard à la posture désespérément négationniste des autorités turques. Qu’importe, nous n’oublierons jamais et nous rappellerons le crime des innocents . Tel l’œil, dans la tombe qui regardait Caïn, nous fixerons la conscience des turcs.

Les dirigeants turcs ont oublié une chose : la foi ne meurt jamais, elle transcende la matière et le temps.
La providence a ensuite guidé les pas de nos anciens ici, en France, la fille ainée de l’église.
Sitôt arrivés, ils se mirent à l’ouvrage et fondèrent une famille. La priorité était de vivre, enfin, et d’oublier. Ils ont regardé l’avenir et le ciel sans se laisser ronger par le chagrin et sans se laisser abattre par le renoncement. Ils nous ont peu parlé de leurs malheurs.
Avec l’âge et le temps, nous mesurons mieux, la force qui fut la leur. Aussi avons-nous l’obligation de ne pas les décevoir et d’aller toujours de l’avant.
Ils ont voulu que nous devenions français parmi les français. L’assimilation à la civilisation et à la société française fut donc une priorité dans nos familles. L’école porta notre espérance d’un avenir meilleur, le travail et la patience firent le reste. Force est d’admettre que n’avions plus rien et que nous avons beaucoup obtenu, parfois même au-delà de nos espérances.
Alors, nous sommes devenus français et nous avons reçu la France en héritage, à charge pour nous d’en préserver l’essence et la substance. Nous avons fait nôtres son histoire, sa langue, sa culture, ses traditions, ses morts et ses vivants.
Sans la providence qui épargna nos grands-parents et sans le privilège qui leur fut accordé de s’établir ici, nous ne serions pas nés. Par notre histoire, nous sommes ainsi éternellement liés à la France. Par notre histoire, nous mesurons à sa juste valeur ce que signifie recevoir le don de la vie.
Voilà notre histoire, jusqu’à vous.
Pour finir nous formons quatre vœux : celui de la préservation des hommes d’un pareil fléau à l’avenir, celui de la reconnaissance et de la réconciliation, celui de la réussite de la jeune république d’Arménie et enfin celui d’un avenir radieux pour notre nouvelle patrie.
Quant à savoir s’ils se réaliseront … Dieu seul le sait.